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Le télétravail va tuer la ville – une réflexion de Benoit Sallé

parametric design, architecture and art


image above: Earth globe above a tech type landscape - Digital work by Steve Johnson, flickr.com

Nous publions aujourd’hui un article de Benoit Sallé, Ingénieur en Génie Civil et Urbain et “presque” architecte. Dans son blog, Benoit expose sa réflexion sur les conséquences et les enjeux des nouveaux usages numériques sur la conception de la ville.

Nous avons découvert l’activité de ce blog, qui fait partie du réseaux de médias numériques everydatalab, grâce à un de ses posts dont lequel notre paper sur l’architecture hybride est cité comme référence.

Dans ce même post, que je vous invite à retrouver ici, Benoit souligne un aspect du scénario des agences d’architectures que nous partageons amplement: “En effet, trop peu de cabinets d’architecture semblent exposer clairement les impacts des nouvelles technologies sur leur manière de concevoir et d’aborder le projet.”

« Le télétravail m’a tué » (signé) La ville

Le 27 octobre 2011 se tenait à la Cantine Numérique Rennaise une conférence, «Télétravail : La percée d’Avranches ». La présentation de Xavier de MAZENOD, véritable pionnier du domaine, exposait un retour sur expérience sur cette nouvelle pratique.
Je ne m’étendrai pas sur la dimension technique du télétravail dans cet article, mais plutôt sur les conséquences qu’il peut avoir sur l’urbanisme et l’architecture.

Où, quand et comme je veux.

Le télétravail, c’est avant tout fuir les soucis du quotidien, quitter la routine métro (ou auto)-boulot-dodo pour adopter une nouvelle manière d’effectuer sa tâche. Avec l’émergence des nouvelles technologies, notre bureau se résume bien souvent à un simple ordinateur, la sacro-saint laptop qui nous suit partout, sous réserve d’avoir une bonne connexion au web (et un emploi adapté également).
Le télétravailleur, si nous pouvons en dresser un portrait rapide, est autonome et mobile, et sa devise est « où, quand et comme je veux ! », pour reprendre les termes de Xavier de MAZENOD.

En choisissant de quitter le rythme du travail actuel, le télétravailleur améliore sa qualité de vie. Finies les heures passées dans les transports! Ce temps perdu est de nouveau appropriable pour sa vie privée. A l’heure où les tâches effectuées dans les bureaux peuvent être traitées chez soi ou dans un espace de coworking, on se demande pourquoi nous assistons toujours à autant de migrations pendulaires. Peut-être est-ce l’envie de retrouver ses collègues ou la machine à café ?
A cela s’ajoutent les préoccupations environnementales du moment. La tendance montre l’importance des dépenses énergétiques dans un foyer, et en regardant le prix de l’essence, je ne vois pas pourquoi tout le monde devrait aller au bureau pour rester assis derrière son ordinateur (à noter que deux pleins d’essence vous donnent une très bonne machine à café).

Ces quelques arguments devraient justifier une très grande part de télétravailleurs, mais seulement 30% de la population active en 2008 travaillent à distance entre un et quatre jours par semaine. Pourquoi ? Peut-être qu’aller travailler nous permet de quitter aussi les problèmes de la vie privée, de découvrir, de pratiquer des lieux différents.

« Fuck context ! », je pratique la ville différemment

Pour reprendre la célèbre citation de Rem Koolhaas (certes sortie de son contexte :)), elle pourrait qualifier la pratique du télétravailleur. En refusant de se plier aux horaires et déplacements de la population active ordinaire, ses usages ont un impact sur la ville et l’architecture.
En effet, la conception actuelle des grandes opérations d’urbanisme semble aller vers une efficacité des transports plutôt que vers une remise en question de la légitimité du déplacement. Les grandes enseignes qui ponctuent les infrastructures routières ne semblent plus si justifiées si tout le monde reste chez soi.
La réflexion est la même pour le logement. Dans l’hypothèse où un habitant passe plus de trois jours par semaine chez lui pour travailler, son foyer doit évoluer. Le bureau aménagé ne doit plus être un placard ou une chambre, mais bien un espace prévu à cet effet.

« Suit up », la ville uniforme

J’exposerai ici une vision très extrême du futur de la ville par le télétravail, n’ayez pas peur des images !
Les espaces urbains se sont toujours construits autour de pôles affirmés (église, hôtel de ville). Alors qu’une certaine mixité programmatique existe dans les centres, nous avons vu l’application directe des théories de zoning dans la création des villes : zones résidentielles, grands ensembles, quartiers d’affaires, etc. Cette organisation nous montre aujourd’hui ses limites. La séparation de ces différents moments du quotidien amène ces zones à ne vivre que pendant des temps précis de la journée.
Cependant, nous avons besoin de ces pôles, que ce soit pour notre simple orientation ou pour l’image qu’une ville donne d’elle. Que serait le Paris tertiaire sans la Défense ?

Le télétravail pourrait apporter une nouvelle mixité dans les zones résidentielles. Dans l’hypothèse où la quasi-totalité des employés du tertiaire travaillent chez eux, les grands quartiers d’affaires n’auront plus aucune justification, et devront être réhabilités en logements.
A quoi pourront ressembler nos espaces urbains ? Imaginons une ville où toutes les activités seraient diluées dans le territoire. Vous savez pleinement que les gens travaillent chez eux, comme vous, mais vous ne le percevez pas. Le dynamisme apparent, voulu et assumé, des quartiers d’affaires n’existe plus s’il n’est pas concentré.

C’est l’émergence de la ville uniforme, un espace où toute la richesse et l’énergie sont contenues derrière les façades des bâtiments. Une ville sans surprise, sans événement particulier, où vous ne croiserez que des habitants/travailleurs allant chercher le pain (s’il n’est pas livré chez eux).
Enfin, c’est assez ironique d’avoir ce discours quand on écrit son article tranquillement chez soi…

Pourquoi j’en parle ?

L’impact du télétravail sur l’urbanisme et l’architecture n’est peut-être pas encore visible. Mais il serait inapproprié de mettre de côté cette pratique lors de l’élaboration des projets. Alors que ceux qui voient actuellement le jour donnent une place d’honneur aux pôles tertiaires, nous sommes en droit de nous demander si de tels lieux seront justifiés dans les années à venir.

Ce post par Benoit Sallé a été originairement publié sur boulevard.everydatalab.com

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